Le Portugal et l'Afrique

Lisbonne africaine, une mémoire passée sous silence

De toutes les capitales européennes, Lisbonne fut la ville la plus influencée par le continent africain. Une histoire longue de six siècles, qui peine aujourd’hui à se raconter.

Lisbonne et ses esclaves

Bien sûr, il y a la légende dorée : celle des grands navigateurs portugais du XVsiècle, partis de Belém pour explorer les côtes africaines, avec pour apothéose le voyage de Vasco de Gama en 1497, qui réussit l’exploit d’arriver aux Indes en contournant le Cap de Bonne-Espérance. Débute alors l’âge d’or du Portugal, qui devient la cité la plus riche d’Europe, grâce aux caravelles qui reviennent d’Afrique et d’Asie, chargées d’épices, de soieries, d’ivoire et de pierres précieuses. L’Histoire a moins retenu les dizaines de milliers d’esclaves qui sont arrivés à Lisbonne par ces mêmes bateaux. Dès le XVIsiècle, 10% de la population de Lisbonne est noire : des femmes et des hommes, arrachés à leurs terres, pour être vendus comme du bétail, puis placés dans des maisons ou des propriétés agricoles (sans compter ceux que l’on envoyait au Brésil, colonie portugaise jusqu’en 1822). Autant la littérature et le cinéma se sont emparés de l’histoire de l’esclavage dans les plantations américaines, autant ce qui s’est passé en Europe, et notamment au Portugal, est beaucoup moins connu.

L’empire colonial portugais

Les liens entre le Portugal et l’Afrique ne se réduisent pas à la présence d’esclaves à Lisbonne. Entre le XVet le XXsiècle, le Portugal s’est construit, comme d’autres grandes puissances européennes, un vaste empire colonial. En Afrique, celui-ci s’étend de São Tomé-et-Príncipe au Cap-Vert, en passant par l’Angola, le Mozambique et la Guinée-Bissau. Même si l’esclavage est interdit à Lisbonne dès la seconde moitié du XVIIIsiècle, puis aboli dans les colonies (1878), l’exploitation des territoires africains a continué, s’intensifiant encore sous la dictature de Salazar (1933-1974), qui rêvait d’un Portugal puissant et conquérant, comme au temps des Grandes Découvertes.

Décolonisation et immigration

L’une des conséquences de la colonisation, c’est l’afflux massif au Portugal (et surtout à Lisbonne) de ressortissants de ces territoires africains à partir des années 1960. Après l’arrivée des esclaves à Lisbonne entre le XVet le XVIIIsiècle, on assiste donc à une deuxième vague de peuplement au XXsiècle, renforçant l’identité noire de la capitale portugaise. Ce sont surtout des habitants du Cap-Vert, de l’Angola et de la Guinée-Bissau qui débarquent à Lisbonne, fuyant les guerres civiles qui eurent lieu après la décolonisation. Ainsi, en Angola, après des années de lutte armée pour arracher son indépendance (1975), le pays connut une guerre civile de 27 ans, qui fit plus de 500 000 morts et des millions de civils déplacés. Ironie de l’Histoire : aujourd’hui, ce sont les Portugais, fuyant la crise économique dans leur pays, qui s’expatrient en Angola, nouvel Eldorado depuis la fin de la guerre civile en 2002.

Une mémoire enfouie

De nos jours, cette mémoire africaine peine à s’incarner à Lisbonne. Les atrocités de l’esclavage et de la colonisation ne sont évoquées ni dans les musées de la ville, ni dans l’espace urbain. Pourtant, des lieux emblématiques existent : l’église de São Domingos, dans la Baixa, qui fut la première à accueillir, dès la fin du XVsiècle, des esclaves africains parmi des chrétiens blancs ; le largo de São Domingos, devant l’église, surnommé « l’ambassade de Guinée », puisque c’est ici que de nombreux Guinéens ont pris l’habitude de se retrouver ; la place de la municipalité, toujours dans la Baixa, où se tenait un marché aux esclaves ; la rue Poço dos Negros dans le quartier de São Bento où un puits fut construit au XVIsiècle pour jeter les cadavres des esclaves qui pourrissaient dans les rues ; ce même quartier de São Bento, surnommé « le triangle créole », où les Cap-Verdiens, fuyant la sécheresse endémique de leurs îles, s’installèrent à partir des années 1960 ; le jardin tropical de Belém où se tint en 1940, sous l’Estado Novo de Salazar, l’Exposition du Monde portugais pour mettre en avant la grandeur du Portugal et de son empire.

Un passé à ressusciter

Si ces endroits ont des histoires à nous raconter, pour le moment personne ne semble prêt à les écouter. On peut toutefois saluer l’ouverture en juillet 2019 d’un centre culturel du Cap-Vert dans le quartier de São Bento (Centro Cultural de Cabo Verde) même si le projet de l’établissement semble plutôt d’axer sur la culture cap-verdienne (la musique notamment) que d’aborder les sujets de l’esclavage et de la colonisation. Pour l’inauguration, une superbe oeuvre murale a été conçue par l’artiste Frederico Draw et le collectif Ergo Bandits : une fresque intitulée « Batuko », qui fait référence au batuku cap-verdien à la fois musique, chant et danse (photo illustrant l’article).

Pour conclure, notons que si la mémoire africaine peine à s’incarner à Lisbonne, paradoxalement, la capitale portugaise met volontiers en avant son identité arabe (la ville fut occupée par les musulmans à l’époque médiévale, entre le VIIIet le XIIsiècle). Dans la Mouraria, ancien quartier maure, des visites guidées sont même organisées sur cette thématique. Le sujet est certainement plus glamour, plus à même de parler à l’imaginaire, de favoriser le tourisme (comme c’est le cas en Andalousie, région également occupée par les Arabes), alors que la question de l’exploitation des Africains et de leurs terres, plus récente et moins glorieuse, est évidemment plus sensible. Au Portugal, comme dans d’autres pays européens.

Sur ce sujet, lire l’enquête passionnante et érudite de Jean-Yves Loude, « Lisbonne, dans la ville noire », (Actes Sud, 2003).

Photo : fresque de Frederico Draw and Ergo Bandits se trouvant Rua de São Bento 640.

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